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Time to change 2026

Extrait du discours d’introduction à la 5ème édition de Time To Change le forum de rencontre des investisseurs institutionnels à Deauville .

… Le succès de Time to change tient aussi à son titre. Car ce titre invite au mouvement. Cette invitation, la première fois, visait les enjeux de la nécessaire mobilisation pour la transition climatique. Ce fut le E de l’ESG. Mais ce mouvement s’est appuyé sur une démarche, plus large et plus fondamentale, celle de la responsabilisation de tous les acteurs de l’investissement. Et en particulier, le retour de la responsabilité de l’investisseur institutionnel (Asset owner).

Or ce mouvement s’est fait à rebours des conceptions sur le rôle et les motivations de l’investisseur que la plupart des dispositifs réglementaires prudentiels intègrent dans leurs dispositifs. Ainsi, en est-il, par exemple, des règles comptables, l’appel à la responsabilité des investisseurs est revenu paradoxalement à la fin du XXème siècle, au moment même où furent adoptés les principes des IFRS qui réduisent l’investisseur à un intervenant sur les marchés concentré uniquement sur la valorisation de ses capitaux (1).

C’est donc une réalité qui s’est imposée face à un cadre normatif et prudentiel trop réducteur : l’investisseur ne peut pas se désintéresser des effets de l’action des entreprises dans lesquelles il investit de diverses manières en obligations, en prêts ou en actions, ou dont il finance l’immobilier ou les infrastructures.

Cette évolution a été lancée dans les années 1990 par les fonds d’épargne salariale sur des sujets sociaux (le S d’ESG). Elle s’est prolongée par une attention sur la gouvernance (le G d’ESG). Puis, elle s’est élargie aux objectifs de développement durable de l’ONU avec les PRI. Elle s’est implantée dans les réglementations et les pratiques professionnelles des entreprises, des banques, des gérants d’actifs et des investisseurs. Le Green Deal européen focalisé sur l’engagement climatique (le E d’ESG) à la suite des Accords de Paris de 2015 en est une expression.

Dans ce mouvement, devenu de plus en plus réglementé, les investisseurs institutionnels ont eu le souci de ne pas se limiter à une posture critique. Ils ont cherché à adopter une démarche proactive notamment en soutenant l’investissement à impact.

Mais depuis 2025 l’expression Time to change, résonne différemment avec l’arrivée du président Trump et de son administration. Rapidement, aux États-Unis, un certain nombre de thèmes ont été abandonnés, notamment les politiques de diversité (DEI) ainsi que les objectifs climatiques ou de décarbonation.

Le contexte, certes, évolue mais plus que le fracas des armes qui s’affrontent en Ukraine ou au Moyen-Orient, les changements les plus structurels à venir sont ailleurs. Ils se trouveront vraisemblablement dans la volonté désormais affichée par l’Administration Trump de changer la nature des relations et des accords internationaux.

Plus que dans des initiatives ponctuelles -comme le Liberation Day– ou d’autres à venir qui feront long feu pour des raisons notamment liées à des contraintes structurelles qui pèsent sur le pouvoir exécutif fédéral aux États-Unis, c’est une modification des critères de décisions justifiant ces accords internationaux qui transformera en profondeur.

La publication de la Stratégie Nationale de Sécurité en décembre 2025(NSS 2025) est très explicite. La compétition entre les États-Unis et la Chine est désormais reconnue et assumée.

Cette stratégie 2025 marque une rupture avec la vision d’un monde globalisé sous hégémonie américaine, promue depuis un demi-siècle. Cette vision était conforme aux principes de l’économie anglaise classique où les États s’effacent et ont pour but premier de faciliter les échanges commerciaux et l’optimisation des moyens de production.

Une doctrine Monroe renouvelée se dessine alors avec la volonté de maîtriser ce que l’on appelait autrefois les « marches de l’empire ». La NSS 2025 les désigne comme étant « notre hémisphère ». Au continent américain s’ajoutent désormais certains pays asiatiques, comme la Corée du Sud et le Japon, mais aussi l’Europe. Mais, fait révélateur, l’Union européenne n’est pas citée. Et tous les pays de cet hémisphère auront la contrainte d’être alignés sur les intérêts stratégiques des États-Unis.

Logiquement cette nouvelle stratégie américaine s’accompagne par un retour à ce que l’on pourrait appeler une doctrine Hamilton du nom du premier secrétaire au Trésor des États-Unis qui en a jeté les bases. Cette approche, notamment reprise en Europe par un économiste allemand Friedrich List (1841) fut largement appliquée aux États-Unis (Lincoln, … et les deux Roosevelt) et ailleurs (Allemagne, Bismark, …Japon, …)  depuis deux cents ans. Les interventions, peu commentées, des deux représentants du département américain du Commerce (Lutnik et Greer) à Davos fin janvier 2026 ont développé cette nouvelle doctrine.(3)

Ces deux représentants expliquèrent devant des auditeurs a minima gênés le retour de l’État garant de la puissance du pays, de l’intérêt des travailleurs et suffisamment fort pour arbitrer entre deux objectifs cruciaux. Le premier, à court terme, est l’intérêt du consommateur, le second, à long terme, est l’intérêt du travailleur. La compétitivité n’est plus le seul critère.

Et curieusement cette phrase est utilisée par des personnes très inattendues. Lisez par exemple la dernière lettre 2026 aux actionnaires de Larry Fink le patron de Black Rock, cette phrase y figure quasi textuellement. Larry chante aussi les bienfaits de l’investissement à long terme pour développer les industries nationales pour constituer un patrimoine durable pour le plus grand nombre ! (2)

Face à ce bouleversement en cours l’Europe clairement hésite.

Ses dirigeants restent encore dans l’ancien schéma. La Commission européenne continue toujours de signer des accords de libre-échange et étend le Made in Europe à plus de 80 pays. Elle donne l’impression de faire comme si le mouvement impulsé par les Etats-Unis n’était que transitoire et que, busines as usual, les choses reprendraient leurs cours rapidement.

Et pourtant certains déjà reconnaisse publiquement l’échec du système actuel, tout en en défendant ses acquis. Mario Draghi, lui-même, l’a fait le 2 févier 2026  en recevant un diplôme honoris causa à Louvain.  

L’Europe doit répondre à la question du devenir de toutes les initiatives prises en matière d’ESG et de RSE par l’Union européenne, les entreprises, les investisseurs institutionnels, les gérants d’actifs, les collectivités territoriales et toutes les autres organisations ?  La réponse est difficile à prévoir. Mais déjà CSRD a déjà fait les frais des demandes d’allégement de contraintes. L’Europe sera-t-elle aussi rigide que la politique allemande contrainte par ses accords de coalition ? Rien n’est encore clair

Mais si un acquis de toutes ces initiatives devait être préservé dans les bouleversements -dans le fracas des conflits et dans les chocs à venir-, et ce sera ma conclusion, il me semble que nous serons tous d’accord pour privilégier et maintenir la responsabilisation des investisseurs institutionnels, et donc assurer voire restituer leur espace de liberté, face aux conséquences sociales et environnementales de leurs décisions.

Car, de façon plus générale c’est à partir d’une prise de responsabilité d’abord individuelle de l’investisseur, puis collective par l’engagement de son institution que, malgré les changements, pourra se reconstruire une capacité durable d’action au service de tous, de l’ensemble des institutions et de tous les dispositifs assurantiels, de prévoyance, de retraite qui font le ciment de la société.

(1) voir le chapitre 12 Un exemple de “système” désencastré in Hubert Rodarie, Trump face à monde qui avait besoin de changements, ESKA, Paris, 2025

(2) On hésite à croire en lisant cela que Larry vante l’appropriation collective des moyens de production, mais, en fait, il prône seulement leur détention via les produits que Black Rock distribue, ouf…

(3) Voir le chapitre 4 : Politique extérieure américaine : entre doctrine Monroe et Doctrine Hamilton, in Hubert Rodarie, L’Europe face à Trump, Paris ESKA 2026 à paraître en avril.

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